JACQUES ALLARD

MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES LETTRES DU QUÉBEC ET DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA PROFESSEUR ASSOCIÉ AU DÉPARTEMENT D’ÉTUDES LITTÉRAIRES, UNIVERSITÉ DU QUÉBEC A MONTRÉAL
jacquesallard@axion.ca

Au pays de l’Orford, le 23 juillet, 2008

Chers amis,

C’est avec une vraie joie que j’ai appris l’honneur que m’est aujourd’hui fait par les collègues et amis de l’Association Indienne des Professeurs de Français, dont au premier chef, leur président, le professeur et l’ami très cher, K. Madanagobalane. Si je comprends bien, éminent collègue, avec cette distinction, équivalente à ce que nous appelons un prix, me voici désormais certifié, diplômé, par tous les collègues de l’Inde !

Voilà un honneur rare ! Grand merci !

J’aurais tellement aimé vous le dire de vive voix. Malheureusement sorti de l’hôpital, il y a tout juste deux jours, j’ai encore la démarche vacillante de celui qui revient d’un assez long voyage, sans avoir beaucoup dormi. Je reviens du bout de la nuit, comme a dit un grand écrivain qui était aussi médecin. Je ne suis guère l’un et pas du tout l’autre, mais on emprunte qu’aux riches. C’est ma façon de vous dire l’aplasie dont je sors, renaissant à ce que l’on me dit. Il me faudra en fait quelques mois pour retrouver mes forces et vous revoir en quelque nouvelle occasion. En attendant, j’ai pensé me faire pardonner en demandant à l’éminent collègue Fernand Harvey de me prêter sa voix, d’autant plus qu’il est, lui, déjà certifié par l’AITF !

[…]

Qu’avions-nous de commun avec les francophones et francophiles de l’Inde où des dizaines de langues avaient statut national ? Parlait-on seulement encore français à Pondichéry ? Quoi ? En ce pays de tradition coloniale britannique, se trouvait une bonne trentaine de départements de français ? Plus encore : comment pouvait-on faire à l’Université Nehru de New Delhi une thèse sur l’œuvre de Michel Tremblay ? Les Belles-Sœurs et autres grandes voix du chœur tremblayen pouvaient vraiment trouver une oreille hindi ou tamoule ? Autant de réactions, souvent naïves, qui provenaient de mon ignorance de la modernité de la plus grande démocratie du monde. Ou encore de ces doutes, qui parfois nous venaient après 1980 et 1995 sur la nation québécoise, le caractère propre et universel de la civilisation canadienne-française et de son expression contemporaine.

Il faudra un jour préciser davantage les rapports indo-québécois qui se sont tant enrichis depuis nos premiers contacts des années 1990. Il serait nécessaire, quant à moi, de remonter bien avant, vers le début des années 1980. Me souvenir par exemple de cette grande collègue venue du Nord de l’Inde. Je la vois encore marcher rue Saint-Denis, majestueuse dans un sari aux couleurs de l’automne mais tout de même un peu léger pour la saison qui prenait de l’avance. Inépuisable, elle allait d’une collègue ou d’une bibliothèque à une autre, à grands pas, les pieds nus dans les sandales qui visiblement venaient de loin. Il lui fallait étoffer ses recherches sur le féminisme québécois. Elle voulait tout savoir. J’ai compris à ce moment que l’Inde était autre. Le signal était clair : au pays apparemment figé dans les belles images du cher Taj Mahal et de l’amour éternel, on réclamait aussi sa part de liberté. La grande dame de l’automne devait ensuite m’envoyer quelques-unes de ses étudiantes, tout aussi passionnées qu’elle par les études féminines.

Puis, il y eut le choc en retour. Après avoir fait avancer la connaissance de la francité d’Amérique, de la québécité, survint une question d’un autre type, ayant trait cette fois au dialogue de nos cultures. Qu’y avait-il d’indien dans notre imaginaire ? Je grattai un peu pour découvrir qu’aucune étude importante n’existait là-dessus. Bien sûr, la référence indienne devait imprégner l’expression québécoise au moins autant que les autres de nature française. Mais encore ? Je ne savais pas grand-chose de plus, sinon que les premières œuvres d’Yvon Rivard portaient des traces de l’Ashram d’Aurobindo et de la Mère. Avant lui, la poète Thérèse Renaud m’avait parlé de son maître de Pondichéry (elle fit souvent le voyage avec des amis écrivains de Paris). D’autres écrivains du Québec ont aussi suivi dans les années 1960 la route des sagesses indiennes. Mais le vrai choc m’est venu il y a quelques années quand j’ai relu Les Anciens Canadiens, notre grand roman du XIXe siècle, signé par Philippe Aubert de Gaspé père.

Voulant analyser la figuration de l’Autre dans cette fiction pratiquement inaugurale dans notre brève histoire littéraire, je tombai sur un exergue que je n’avais guère remarqué auparavant. D’autant plus qu’il n’était pas repris dans toutes les éditions. Il s’agissait d’une citation du Ramayana (le long poème épique écrit en sanscrit et racontant la vie du roi Rama, incarnation du dieu Vishnu). Mon étude en a fait un élément programmatique de l’organisation textuelle et du style même, celui d’un récit flottant vers son but ultime. Son idée centrale : montrer à quoi tiennent la vie et les rencontres humaines. (Voir dans le Roman du Québec, le chapitre ! « L’autre en soi »).

Avant de conclure avec cette citation, j’aimerais redire ma reconnaissance à Gobalane, au professeur Kichenamourty et aux autres très chers amis indiens, pour ce prix annuel ; saluer aussi toutes les personnes avec qui j’ai souvent eu l’honneur de travailler à l’avancement des études québécoises, françaises et francophones, en particulier notre hôte Fernand Harvey ; je salue en passant son collègue Pierre Lucier ; j’ai une pensée complice avec Robert Laliberté, le compagnon de toutes les coopérations ; sans oublier les collègues académiciens qui, quoi que l’on veuille sont partout : mon très grand ami Naïm Kattan que j’ai associé à la coopération indienne dès 1991 ; l’éditeur si généreux et collègue Gilles Pellerin. Merci enfin au cher Marcel Samson qui apporte copie de ce texte au président Gobalane.

Voici la fameuse épigraphe qui montre la présence de l’imaginaire indien aux débuts mêmes de notre histoire littéraire :

Les hommes se réjouissent lorsque le soleil se lève et lorsque le soleil se couche, ce devrait être pour eux un avertissement que tout a son aurore et son couchant. Ils se réjouissent du printemps quand tout nous semble jeune et nouveau. Hélas ! A mesure que l’année entraîne les saisons, notre vie nous échappe…Comme au sein du Grand Océan, un bois flottant en rencontre un autre, ainsi les êtres se rencontrent un moment sur la terre.

Ramayana (Les Anciens Canadiens, Montréal, Fides, 1963, p. 4)

Jacques Allard, Eastman, le 23 juillet 2008

 
^ Vers le haut

Copyright © 2020 Association of Indian Teachers of French. All Rights Reserved.