Le français en Inde : Débats politiques, plurilinguisme et rôle des Associations

K. Madanagobalane
R. Kichenamourty

Avec ses 18 langues officielles et ses 1652 langues maternelles l'Inde offre un exemple particulièrement intéressant de plurilinguisme. Dans la présente communication, nous essayerons de situer le français face à ce multilinguisme; puis nous nous efforcerons de décrire l'enseignement actuel du français, langue étrangère. Nous nous attarderons ensuite sur certaines considérations d'ordre méthodologiques concernant le contexte indien. Enfin nous définirons aussi le rôle et les responsabilités des associations professionnelles comme le nôtre.


Le français face au multilinguisme

Devant la multiplicité des langues que nous avons évoquée ci-haut, le gouvernement indien s'efforce de mettre en place la " politique des trois langues ". Conçue dès 1949, en vue de mette fin aux conflits d'ordre linguistique, elle a subi plusieurs révisions (1957, 1964, 1968).

Dans sa formulation actuelle, elle s'articule de façon suivante :

  1. la langue maternelle (ou régionale)
  2. la langue officielle de l'Union indienne (le hindi ?) ou la langue officielle associée (l'anglais ?)
  3. une langue vivante indienne ou étrangère ne figurant pas sur (1) ou (2).

Ce programme vise l'enseignement primaire, secondaire I et secondaire II (Higher Secondary).

Désignons par L1, L2, L3, etc. les langues pratiquées dans les écoles et collèges indiens.

Pour tout Indien dont la langue maternelle est L1 (le hindi ou une autre langue indienne), la langue seconde L2 est, dans la majorité des cas, l'anglais. La formule à trois langues propose un L3 qui sera le hindi pour les Etats de l'Inde du Sud et une langue de l'Inde du Sud pour les autres Etats. Le français serait donc un L4 dont les chances de réussite seraient minimes.

Mais la politique de trois langues n'a pratiquement pas encore démarré : les Etats de l'Inde du Nord ne sont pas suffisamment motivés pour apprendre une langue quelconque de l'Inde du Sud. A leur tour, les Etats du Sud répugnent à accepter le hindi comme une langue officielle.

La politique des 3 langues ne s'étant pas généralisée, seuls comptent L1 et L2 pour notre étude, alors que le français occuperait provisoirement le statut de L3.

Actuellement face à L1, L2 (l'anglais) est aussi une langue étrangère, mais pas une langue étrangère au même titre que le français qui est L3. Car l'enfant, du moins celui du milieu urbain, commence à l'apprendre dès la maternelle, à l'exclusion parfois de L4. D'après une enquête récente, 26% de la population bilingue déclare avoir appris l'anglais comme première langue devant le hindi qui vient en seconde position avec 22%.

Le résultat en est que tout Indien cultivé est en scène beaucoup plus tard est donc obligé de fonctionner dans un contexte essentiellement bilingue. Il hérite, par conséquent, de tous les avantages et de tous les inconvénients d'un bilinguisme qui constitue le caractère fondamental de la culture indienne.

Alors que le bilinguisme suscite chez l'enfant une prise de conscience quant aux fonctionnements différents des structures linguistiques, les inconvénients qu'il présente sont beaucoup trop sérieux dès lors qu'il s'agit d'enseigner une langue étrangère comme le français.

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L'enseignement actuel du français

Le français est depuis plus d'un siècle la principale langue étrangère, après l'anglais, à être enseignée à tous les niveaux du système éducatif indien. Il pourra ainsi bénéficier d'un créneau ou d'une structure qui existe déjà en Inde.

Ce qui est pourtant dramatique, c'est la façon dont cet enseignement est dispensé. Dans bon nombre d'Etats indiens, les mêmes manuels sont au programme.

Citons le cas du Tamilnadu où le français est enseigné aux niveaux secondaire et supérieur depuis le début de notre siècle. Il était normal dans les années 30, où il n'y avait pas suffisamment de manuels sur le marché, d'introduire ceux qui paraissaient alors les plus convenables : Bertenshaw, French Grammar, Dondo, Modern French Course…Mais il paraît absurde qu'on s'en est tenu aux mêmes manuels pour une période de trente ou quarante ans sans aucun souci de changement, du moins jusqu'aux années 70.

Heureusement, depuis les années 70, la didactique du français, langue étrangère a commencé à attirer l'attention des enseignants par suite des stages qui se sont tenus ça et là dans les universités indiennes. Fascinés par les méthodes que proposaient certains organismes français, les enseignants ont accepté d'utiliser de nouveaux manuels.

On constate bientôt qu'ils ne s'y font pas facilement et que ce qui a changé, c'est le manuel et pas du tout la pédagogie. Dans une succession rapide, plusieurs manuels Mauger Rouge, Intercodes, Bonne Route, Le Nouveau Sans Frontières, Panorama…ont été pratiqués dans nos établissements, mais tous de la même manière, c'est à dire par la voie de la traduction.

Une prise de conscience d'ordre méthodologique s'avère tout à fait indispensable à l'heure actuelle.

  • Il est grand temps qu'on rende accessibles à tous les enseignants de l'Inde les données récentes de la méthodologie du français langue étrangère.

  • Un enseignement figé du français se révèle de plus en plus incompatible avec les dimensions du pays ainsi qu'avec les nouvelles options politiques et économiques que ce dernier a prises depuis quelque temps. La nécessité de recourir à un enseignement fonctionnel du français s'avère plus que jamais impérieuse dans le contexte indien d'aujourd'hui. Il convient de remarquer que ce type d'enseignement est encore à ses débuts en Inde. C'est à peine si le français scientifique et technique a retenu l'attention de certaines institutions.

  • Signalons enfin que toutes les grandes universités de l'Inde ont introduit des cours de maîtrise (M.A.) et des programmes de recherche (M.Phil. et Ph.D.) dans leurs départements de français :
Bangalore University
Benares Hindu University
Bombay University
Central Inst. of English and Foreign Languages
Delhi University
Goa University
Jawaharlal Nehru University
Karnatak University
Lucknow University
Madras University
Madurai Kamarj University
Osmania University
Pondicherry University
Poona University
Punjab University
University of Rajasthan

Pour y accéder, l'étudiant est censé avoir une compétence langagière assez élevée en français. Il est donc indispensable de renforcer les bases de cet enseignement par tous les moyens disponibles. Pour y mieux réussir, les enseignants doivent nécessairement subir une formation périodique.

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Considérations d'ordre méthodologiques

Comme nous avons vu plus haut, l'enseignement du français en Inde s'effectue dans un contexte essentiellement bilingue. Or ce bilinguisme ne présente pas partout les mêmes caractères, et varie selon la langue régionale à laquelle s'associe l'anglais.

L'enseignement du français doit, par conséquent, tenir compte, pour mieux réussir dans sa tâche, des aspects locaux des facteurs susceptibles d'avoir une incidence sur cette entreprise. Aussi l'étude contrastive des langues entreprise dans bon nombre d'universités indiennes mérite-t-elle l'attention des enseignants bien motivés.

Jouant le rôle de langue de communication entre les différents Etats de l'Inde et faisant bloc avec une langue indienne quelconque, l'anglais tel qu'il est pratiqué en Inde est plus tourné vers l'expression des réalités indiennes que les réalités britanniques ou américaines. Tel ne pourrait pas être, bien sûr, le cas du français. On ne saurait cependant pas préconiser une méthodologie qui ferait abstraction des réalités contextuelles du pays où l'on enseigne le français.

A notre avis, un certain renversement de perspective semble s'imposer. Jusqu'ici les didacticiens et méthodologues se sont rarement penchés sur les problèmes du pays récepteur de l'enseignement du FLE. Ils se sont même permis de les ignorer complètement.

La préparation des méthodes et manuels doit donc tenir compte des particularités linguistiques et culturelles du public concerné. En d'autres termes, les émetteurs du cours doivent prendre conscience des problèmes des récepteurs. Après tout, le producteur d'une marchandise pourrait mieux vendre son produit s'il parlait la langue du client. Pourquoi en serait-il autrement pour la propagation d'une langue ? On pourrait objecter qu'un tel projet serait peu rentable. Mais trop de souci de rentabilité semble parfois obnubiler certaines visées pédagogiques. Les organismes chargés de la propagation et du rayonnement du français doivent donc veiller à ce qu'un vrai dialogue s'établisse entre les promoteurs des méthodes et le public visé.

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Le rôle des associations

La situation que nous venons d'évoquer souligne donc la complexité de la situation de l'enseignement du français. Pour conclure, nous dirions que c'est au prix de gros efforts que nous avons réussi à obtenir les quelques résultats que nous avons cités ci-dessus. Avec de nouveaux besoins qui se dessinent à l'horizon avec le progrès spectaculaire de la technologie de l'information, de nouveaux défis risquent de se poser. Mais compte tenu de l'attitude vigilante de l'AITF et des nouvelles initiatives entreprises par le Ministère des Affaires étrangères de la France et la FIPF, notamment en matière de projets, nous avons tout lieu d'espérer que, dans l'avenir, une nouvelle collaboration plus spontanée et plus soutenue s'établira entre tous les partenaires concernés et que nous relèverons ces défis sans nous arrêter en si bon chemin. En Inde, seule une association compétence serait en mesure de proposer des mises en garde et des démarches convenables.

Pour sa part, l'Association of Indian Teachers of French a déjà pris quelques initiatives importantes :

  • Création du CLAIM, structure de coopération franco-indienne réunissant l'AITF, le BCLE et la Délégation Générale de l'Alliance Française de Paris en Inde au travers de l'Alliance Française de Madras ;

  • Constitution d'un comité chargé d'élaborer des méthodes centrées sur l'apprenant indien ;

  • Publication d'un recueil de textes à l'intention des étudiants du 1er cycle de l'enseignement supérieur ;

  • Création d'un centre de documentation capable de satisfaire aux besoins ressentis par les chercheurs en matière de français ;

  • Diffusion de la littérature francophone ;

  • Organisation des congrès internationaux sur " les études françaises et francophones " avec pour but d'instaurer un vrai dialogue entre les enseignants indiens et étrangers.

L'AITF s'attache enfin à susciter chez tous les enseignants de français une réflexion sur le type de formation qui leur conviendrait.

Avec de nouveaux besoins qui se dessinent à l'horizon avec le progrès spectaculaire de la technologie de l'information, de nouveaux défis risquent de se poser. Mais compte tenu de l'attitude vigilante de l'AITF et des nouvelles initiatives entreprises par le Ministère des Affaires étrangères de la France et la FIPF, notamment en matière de projets, nous avons tout lieu d'espérer que, dans l'avenir, une nouvelle collaboration plus spontanée et plus soutenue s'établira entre tous les partenaires concernés et que nous relèverons ces défis sans nous arrêter en si bon chemin.

 
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